Après 30 ans au sein du quotidien français Libération où il est reconnu pour ses reportages de qualité sur l’Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie (il reçoit le prix Albert-Londres qui salue les grands reporters de la presse écrite), Sorj Chalandon embrasse une carrière d’écrivain.  Une « deuxième vie professionnelle » saluée par de nombreux Prix (prix Médicis pour Une Promesse ;  Grand prix du roman de l’Académie française pour Retour à Killybegs ; Le Quatrième Mur obtient six prix littéraires, dont le Goncourt des lycéens). Aujourd’hui journaliste au Canard Enchaîné et critique cinéma, Sorj Chalandon est l’invité du festival Livres dans la Boucle. Entretien.

Vous êtes un habitué des salons littéraires bisontins, ce ne serait pas plus simple d’habiter Besançon ?

C’est vrai que Besançon m’accueille chaleureusement depuis mon premier roman, « Le Petit Bonzi », paru en 2005. C’est dans l’Est Républicain, sous la plume de Catherine Chaillet, que j’ai eu ma première critique de presse et ma première photo en couleur. C’est le genre de chose qu’on ne peut oublier. Mais habiter Besançon m’empêcherait d’avoir le plaisir d’y revenir.

 Plus sérieusement, que vous inspire cette ville qui a vu naître et connu des écrivains, journalistes ou auteurs comme Victor Hugo, Colette, Tristan Bernard, Proudhon… ?

Elle a aussi inspiré de formidables combats, comme celui des Lip. J’étais alors jeune illustrateur à « Libération » et j’avais dessiné une page d’appel à la manifestation nationale du 29 septembre 1973. Avec cent mille personnes que la terrible pluie n’a pas réussi à glacer. Alors quand je pense à Hugo, je vois Gavroche mais aussi Charles Piaget le syndicaliste. Et lorsque je lis « Qu’est-ce que la propriété ? », de Proudhon, je revois les filles et les garçons de Palente produire et vendre le fruit de leur travail.

 En quoi est-ce important, pour vous, de participer à des salons littéraires ? qu’est-ce que cela vous apporte ? que souhaitez-vous transmettre ?

Transmettre ? Rien. Surtout pas. Je ne suis ni un professeur ni un docte spécialiste. En revanche, j’ai à raconter et à expliquer. Lorsqu’on écrit, la moindre des choses est de rendre des comptes à ceux qui vous ont lu. Ou tenter d’intéresser ceux qui pourraient vous lire. On ne propose pas impunément un roman. Il faut s’en expliquer. Expliquer la démarche, les raisons, le livre lui-même. Les salons ne doivent pas être une foire à selfies en compagnie d’auteurs plus ou moins « vus à la télé », mais le bel endroit où celui qui écrit et celui qui lit se rencontrent.

Vous faites la rentrée littéraire avec un nouveau roman, Le Jour d’avant, à paraître en août. Que raconte-t-il ?

Il a pour décor la dernière grande catastrophe minière de France, à Liévin. Le 27 décembre 1974, 42 hommes sont morts dans la fosse Saint-Amé, d’un coup de grisou, brûlés au milieu de galeries où la sécurité n’avait pas été respectée. Frère d’une victime, Michel Flavent a passé sa vie à rêver de vengeance, faire payer les Houillères, les responsables de cet accident.

Quarante ans plus tard, il retourne au pays pour châtier un vieux contremaître, le seul responsable encore en vie. Un brave homme.

Tout cela, c’est ce que Michel, le narrateur, va vous raconter.

Mais au lecteur je dis : méfiez-vous des histoires trop simples.

A l’heure de la mutation en profondeur du journalisme, du traitement de l’actualité, de l’immédiateté de l’information (vraie ou fausse), en tant que journaliste et écrivain, quel est votre point de vue sur ce sujet ?

Journaliste au « Canard Enchaîné », après 34 ans passés à Libération j’ai eu la chance de pratiquer un journalisme qui me convenait. Porter la plume dans la plaie, dire ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que l’on découvre et ce que l’on apprend le soir venu plutôt que rabâcher ce que l’on croyait en se levant le matin a toujours été mon école. Je ne sais ce qu’est l’immédiateté. Je préfère le plat qui mijote au soufflé qui retombe. Mais je me garderais bien de moquer les nouvelles tendances journalistiques. Pas plus que je ne me sens le droit de critiquer les mutations technologiques liées à la profession d’informer. Lorsque la rédaction de « Libération » est passée de la machine à écrire à l’ordinateur, je me souviens avoir juré théâtralement que notre métier était mort. Et que nos mots ne survivraient pas à ce clavier silencieux. Alors depuis, j’observe mais je commente le moins possible.