Enseignant-chercheur à l’Université de Franche-Comté et à l’Institut FEMTO-ST, John Dudley est un spécialiste mondialement reconnu de la lumière. Une belle réussite pour ce Néo-Zélandais qui n’a de cesse de partager ses connaissances avec tous ceux qui croisent son chemin. Ça tombe bien, on l’a rencontré dans son labo.

Dans les films américains – ou chez les winners de la COGIP –, la réussite professionnelle se mesure au nombre de fenêtres qui éclairent un bureau. Avec son laboratoire aveugle, au sous-sol du bâtiment de « TEMIS Sciences », on pourrait en déduire que la carrière de John Dudley végète. Il n’en est rien.

« En fait, je n’aime pas trop la lumière naturelle, sourit le père de l’Année internationale de la… lumière, organisée sous l’égide des Nations Unies. Elle perturbe les expériences. Il faut donc l’éliminer. »

Bombe atomique vs calendrier Pirelli

Niveau déco, si certain(e)s affichent des calendriers Pirelli ou des Dieux du Stade dans leurs bureaux, John préfère tapisser son labo avec des posters du genre « Evolution asymptotique intermédiaire et compression de similaritons dans une fibre à bande photonique interdite… ». « Ça, c’est au sujet d’une expérience que nous avons réalisée autour de calculs effectués par les Russes, vers 1948, détaille John. A partir de photos parues dans Life Magazine, ils cherchaient à établir la puissance de la bombe A américaine. Et ils avaient réussi ! »

©Jean-Charles Sexe

On sent que John pourrait en parler des heures –

« c’est dingue, quand on pense que les Américains n’avaient pas fait d’essai avant de larguer leur bombe sur Hiroshima. ».

Et on imagine que ses élèves doivent être captivés lors de ses cours. « J’adore enseigner, confirme-t-il. Par exemple, quand je coordonnais l’Année de la lumière, il m’arrivait de passer du temps avec des ambassadeurs ou des Secrétaires d’Etat. J’étais parfois confronté à un rideau de scepticisme. Je me souviens d’un jour où j’étais particulièrement découragé. Le lendemain, je faisais cours à des étudiants de première année. Ils me posaient un tas de questions et leur enthousiasme m’avait reboosté. »

Une troisième ligne qui manque de vice

Ce goût pour la transmission, le scientifique le doit à sa propre histoire, faite de rencontres avec des profs qui ont su lui inoculer la passion des maths et de la physique. « Ma famille est arrivée en Nouvelle-Zélande en 1851, évoque John. Fils de fermiers, je suis le premier Dudley à être allé à la fac. Grâce à une bourse, j’ai pu étudier à l’Université d’Auckland, un coin moins connu pour ses physiciens que pour ses All Blacks (les joueurs de rugby qui mettent des rames à la planète entière). »

©Jean-Charles Sexe

D’ailleurs, comme tout Kiwi qui se respecte, John est un inconditionnel du XV à la fougère. « En ce moment, on a une troisième ligne qui manque un peu de vice, analyse-t-il. » Rien d’étonnant venant d’un supporter d’une équipe, dont le capitaine néo-retraité, Richie McCaw, a passé la moitié de ses 148 sélections à enfumer les arbitres. Quoi qu’il en soit, on a bien envie de proposer à John de boire une bière devant la prochaine tournée française des Blacks, en novembre (3615 carnage). En effet, on comprend que la convivialité est une valeur cardinale pour lui.

Il le confesse volontiers : l’esprit d’équipe qui régnait à Besançon a fortement influencé son choix au moment de s’installer en France, en 2000.

Ping-pong et découvertes aux retombées mondiales

Avec ses collègues, les pauses se font autour d’une table de ping-pong. Cela n’empêche pas l’équipe de John de réaliser des avancées scientifiques au retentissement planétaire. Au début des années 2000, il a ainsi contribué à expliquer le supercontinuum, un mécanisme d’optique au fonctionnement jusqu’alors obscur. Ses travaux ont par la suite ouvert des domaines de recherche dans le médical ou les télécoms… John, lui, préfère rester focalisé sur la lumière. Un choix qui tient en partie à des débuts plutôt contrariés quand il a fallu trouver des applications concrètes à ses études.

« A la fac, je me suis lancé dans la physique nucléaire juste au moment où le gouvernement a décidé de mettre en place une politique anti-nucléaire, sourit-il. Comme mon directeur de thèse menait des travaux autour du laser, j’ai fini par m’orienter vers ce domaine. »

 

On est au tournant des années 1980/1990. La fac d’Auckland manque alors de moyens financiers. Pour se payer du matériel de recherche, elle loue ses lasers aux boîtes de nuits et à des salles de concerts. John finance ainsi ses études en installant des lasers sur de grandes tournées. A l’époque, U2 ou Bob Dylan passent au Pays du long nuage blanc. Les soirées en coulisses étant ce qu’elles sont, les souvenirs de John sont un peu vagues au sujet des groupes qu’il a vus. « Je me souviens quand même qu’en 1990, alors que j’étais sur le point de faire une belle découverte, j’ai dû arrêter mon expérience pour prêter le matériel aux organisateurs des Jeux du Commonwealth, évoque-t-il. »

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Se sentant à l’étroit dans ses recherches, le jeune homme file vers d’autres horizons. Ce sera Saint Andrews, en Ecosse, pour son post-doctorat. Il arrive au bon moment : le chercheur y profite d’un matériel de pointe, utilisé par des scientifiques venus du monde entier (aujourd’hui, le site de TEMIS Sciences accueille, lui aussi, des visiteurs venant des meilleures universités mondiales). Après une parenthèse néo-zélandaise, il pose ses valises en Franche-Comté.

Coins à girolles et vagues scélérates

« Besançon répondait à la fois à mes attentes professionnelles et personnelles, précise John. Dès qu’on quitte la ville, c’est comme se balader dans une ferme. J’aime bien le grand air : l’été, je fais du vélo, l’hiver, je skie. L’automne, c’est balade et cueillette de champignons dans les forêts du coin. » Avec les origines paysannes du bonhomme et son acculturation comtoise, on n’a même pas essayé de lui demander ses coins à girolles.

Côté boulot, John a de nouveau fait parler de Besançon, en coordonnant un programme international d’une durée de 10 ans. L’objectif ? Savoir s’il était possible de modéliser l’apparition des vagues scélérates, ces murs d’eau qui parcourent les océans en pouvant atteindre 30 m de hauteur. Et donc oui, c’est possible.

Le mystère du mitigeur à mojito

En termes de notoriété, John atteint aujourd’hui un niveau qu’on a du mal à concevoir. Sa carte de visite est éloquente. Il a été Président de la Société européenne de physique, il est membre de l’Optical Society of America ou de l’Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens.

« Je n’attache pas beaucoup d’importance à ces titres, mais je me suis rendu compte que ça parlait aux diplomates croisés pour l’Année de la lumière, avance-t-il. Ça parle aussi à ceux que je croise aujourd’hui pour préparer la Journée mondiale de la lumière qui se tiendra tous les 16 mai, à partir de 2018. »

Autre reconnaissance par ses pairs : les travaux de John sur le supercontinuum ont été récompensés par la Médaille d’argent du CNRS, en 2013. Seule ombre au tableau, on sait de source sûre qu’il n’arrive pas à expliquer de façon accessible comment les petits tubes qui mitigent les mojitos produisent leur lumière fluo. Peut-être une piste à creuser pour taper la Médaille d’or ?

©Jean-Charles Sexe