Alors que l’inauguration bisontine officielle de la Monnaie Locale Complémentaire (MLC) franc-comtoise « La Pive » a eu lieu le 21 Octobre, la question de la pertinence et de l’intérêt de ces initiatives citoyennes se pose. Si 43(1) projets de Monnaies Locales sont recensés en France, ce sont 43 visions différentes des tenants et des aboutissants portés par ces monnaies. Rencontre et réflexion autour du déploiement de La MLC Franc-comtoise sur le territoire.

Lorsque l’on parle de Monnaie Locale Complémentaire, la première vision qui vient est celle d’un énième système s’inscrivant dans une logique de pensée alternative à la société en place et donc, un sujet qui ne touche pas l’ensemble des habitants d’un territoire puisqu’élitiste et orienté politiquement. Une fois ce dogme posé et cette idée reçue mise de côté, force est de constater que la France compte près de 500 systèmes d’échanges basés sur d’autres monnaies, sur le temps ou sur les échanges de compétences entre acteurs. C’est par ce biais que des dizaines de milliers de français ont choisi d’utiliser d’autres modes de transactions que ceux de l’Etat pour effectuer leurs échanges.

Si les premières expériences françaises de mise en circulation d’une Monnaie Locale Complémentaire ont à peine plus de 5 ans (avec L’Abeille à Villeneuve-sur-Lot), le phénomène ne cesse de croitre au fil de l’intérêt que lui portent désormais les acteurs territoriaux. Pour l’exemple, le maire de Bristol (Angleterre) a choisi, depuis 2013, de se faire rémunérer dans la monnaie locale de la ville le Bristol Pound(2). Plus proche de nous, la mairie de Blanquefort-sur-Briolance accepte depuis 2015 les paiements en Abeilles. Le développement des MLC en France s’inscrit dans une dynamique planétaire puisqu’environ 5.000 monnaies complémentaires sont recensées tout autour du globe. Ces dernières peuvent prendre des formes variées : Monnaie à l’initiative des citoyens sur un territoire restreint, comme La Pive, Monnaie affectées à un type de produit ou encore monnaie corporatistes anti-crises. Tous ces dispositifs ont pour autant un point commun : ils ne cherchent pas à remettre en question la monnaie légale. Au contraire, ils s’y relient, ils la complémentent dans une volonté de réappropriation de la monnaie par ses utilisateurs tout en remettant en question une trop grande dépendance vis-à-vis de la monnaie classique issue du crédit bancaire.

Du regard des promoteurs de monnaies locales complémentaires, la mise en place de ses dispositifs  innovants vise avant tout des objectifs sociétaux, au premier rang desquels : la réappropriation des échanges par les citoyens, la relocalisation de l’activité économique et sociale et la dynamisation de la vitalité du territoire. Une certaine forme de résilience que la loi a conforté depuis mai 2014 à travers un article entier de la loi pour l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) consacré à la reconnaissance des monnaies locales complémentaires comme titre de paiement légal. D’une part, cette loi pose le champ d’action des monnaies locales telles que la Pive, d’autre part, elle facilite et légitime leur existence auprès des collectivités et acteurs économiques d’un territoire, permettant ainsi l’amplification de leur mise en place et les partenariats avec les acteurs publics du territoire. Bien que facilitant l’existence des MLC, force est de constater que la mise en place des monnaies est un processus long suscitant le débat. Bernard Lietaer, spécialiste reconnu de la question souligne la chose avec lucidité :

« Il serait naïf de considérer les monnaies complémentaires comme une potion magique, susceptible de résoudre tous les problèmes présents et à venir. Néanmoins, repenser la monnaie est un élément indispensable à toute réflexion, si elle doit déboucher sur des solutions opérationnelles. »

(1)D’après la revue « l’Age de Fer » de Septembre 2017
(2)Source : https://www.theguardian.com/uk/2012/nov/20/mayor-salary-bristol-pounds
(3)Source : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000029313296&categorieLien=id

©Nicomiot

ET CONCRÈTEMENT, A BESANÇON ?

Afin d’en savoir un peu plus sur le développement de la monnaie locale complémentaire franc-comtoise La Pive, rencontre avec Lorine, bénévole au sein de l’association et chargée du développement de la monnaie sur le bassin de vie de Besançon :

Le principe est de créer du lien social et d’inciter les consommateurs à donner du sens à leurs achats en soutenant l’économie locale. La monnaie locale permet la création d’une solidarité entre les acteurs locaux tout en permettant à chacun de s’approprier sa monnaie pour en faire uniquement un moyen d’échange. On quitte le côté monnaie financière au profit d’une monnaie servant uniquement les échanges dans un réseau de solidarité.

Comment l’idée a-t-elle germé en Franche-Comté ?

C’est une initiative issue d’un collectif de citoyens franc-comtois qui avait connaissance d’autres exemples en France et qui se sont demandé pourquoi ne pas faire la même chose en Franche-Comté depuis 2014. La Franche-Comté constitue un terrain fertile pour ce type d’initiative avec la tradition des coopératives. On s’est rendu compte que ça avait du sens de mettre à nouveau en réseau des professionnels sur le territoire franc-comtois parce qu’il y a cet historique des coopératives et puis aussi des luttes sociales créatrices de lien entre les habitants du territoire.

Quels sont les apports pour tout un chacun ?

En fait, on est tous capable de faire des achats en local avec des euros. La grande différence quand on les fait en utilisant une MLC, c’est que l’on capte les échanges sur un territoire donné. La monnaie ne fait foi que dans ce territoire. Pour l’exemple : si une personne se rend chez son coiffeur et qu’elle paye la prestation en euros, ces euros vont être échangés ou déposés en banque et très rapidement, ils vont sortir du territoire pour financer quelque chose que le consommateur ne cautionne pas forcement ou qu’il ne peut pas maitriser. En payant cette même prestation avec une monnaie locale complémentaire, la personne sait que d’une manière ou d’une autre, l’argent restera en Franche-Comté et qu’il alimentera un réseau de professionnels qui sont tous dans la même idée et dans la même démarche.

Quelles sont les valeurs portées par La Pive ?

Dès sa création, l’idée soutenue par la Pive est celle de privilégier les circuits courts, de favoriser le local. La monnaie se veut éthique de par sa transparence, l’implication de chacun de ses membres dans son fonctionnement et la valorisation des pratiques respectueuses de l’humain et de l’Environnement. Elle est sociale et solidaire car elle vise à rapprocher entreprises et citoyens tout en renforçant le lien social existant et le dialogue entre tous et surtout, la Pive se veut porteuse de sens : son fonctionnement permet à tout un chacun de comprendre comment se crée, fonctionne et circule une monnaie tout en gardant un ancrage dans le réel par sa limite géographique.

Comment touchez-vous les commerçants et professionnels ?

Le principal argument que l’on avance aux professionnels, c’est le fait qu’en intégrant le réseau de la Pive, ils s’ouvrent à de nouveaux clients : ceux qui ont des pives dans leur porte-monnaie et ceux qui ont les mêmes valeurs que celles soutenues par la Pive. D’un côté, les consommateurs réajustent leur manière de consommer, de l’autre les commerçants et professionnels développent un réseau de contacts à travers les adhérents de la Pive, leur permettant ainsi de trouver d’avantage de fournisseurs au niveau local par exemple.

Votre but est que les professionnels puissent échanger entre eux en monnaie locale ?

Oui, c’est tout le sens de cette monnaie. Que nous consommateurs nous ayons des endroits où échanger nos pives, c’est déjà le cas sur le bassin de vie de Besançon ou plus de trente professionnels acceptent la Pive, c’est chouette.

Mais pour qu’une monnaie comme la Pive prenne tout son sens, il faut que ces trente personnes puissent échanger entre elles et que leurs fournisseurs soient dans le réseau pour pouvoir échanger avec eux  qui échangeront à nouveau avec d’autre etc… pour mailler le réseau. Et ça c’est tout le défi du groupe bisontin pour le futur, c’est vraiment de s’adresser aux fournisseurs et de faire rentrer un maximum d’entre eux dans le réseau.

Quel est l’objectif en termes de nouveaux adhérents professionnels dans la Pive ?

Essentiellement des fournisseurs. La Pive regroupe aujourd’hui des boutiques accessibles à l’utilisateur, nous avons maintenant besoin de rentrer les fournisseurs de ces gens-là dans le réseau pour permettre le développement du circuit.

Par exemple la Biocoop fait partie du réseau mais elle a maintenant besoin de voir ses fournisseurs y entrer, on a des groupements de producteurs qui ont besoin que les producteurs entrent dans le réseau, principalement pour l’alimentaire.

L’objectif demeure de toucher un maximum d’acteurs locaux dans des domaines les plus variés possibles. Pour le moment on a déjà de l’artisanat, des métiers de bouche en passant par les métiers du sport ou du bien-être. Beaucoup de services à la personne mais il manque des services aux entreprises et des fournisseurs.

Est-ce que, à terme, il est envisagé de construire un « système bancaire », de permettre aux gens d’ « investir » sur des projets locaux ?

Deux choses ici : la dématérialisation permettra la mise en place de virements en Pive. Sur le côté investissement, ce qui est intéressant avec la Pive c’est qu’en se rendant dans un comptoir d’échange et en échangeant des euros en Pive, on donne des Euros à l’association et ces euros sont déposés sur un fond de garantie.

Ce fond de garantie est ouvert au crédit coopératif et c’est de l’argent qui garantit la Pive, c’est-à-dire que si demain la monnaie devait cesser de fonctionner, chacun pourrait retrouver ses euros. Si la pive se développe bien, l’association aura un beau montant sur ce fond de garantie, et l’idée, comme ça peut se faire dans d’autre exemples de MLC, c’est que ce fond de garantie aide au développement du territoire.

Donc ce n’est pas tout un chacun qui peut financer un projet via la pive, c’est l’association qui prend ce rôle. Et comme chacun est membre de l’association chacun a un droit de regard sur ce que l’association fait.

Effectivement l’association pourra s’engager dans des projets, ça pourrait être un prêt de liquidité à un partenaire en difficulté, aider à l’installation d’un producteur de houblon parce qu’on se rend compte qu’il y a de nombreux brasseurs en local qui vont acheter leur houblon dans le nord de la France ou en Belgique. Ou encore des projets dans les énergies renouvelables… Beaucoup de choses envisageables mais il va falloir attendre que le fond de garantie soit suffisamment conséquent pour passer à cette deuxième phase.

On voit que ça peut être intéressant car d’un côté les euros du fond de garantie serviront à développer le territoire et les Pives qui leur sont adossées permettent, elles aussi, de créer de l’activité et du développement économique sur le territoire.

Donc il y a une réelle volonté d’intérêt général dans le projet ?

Un projet d’intérêt générale oui, c’est une initiative citoyenne qui sert les objectifs des politiques en créant du lien social, en développant le territoire et en stimulant l’activité économique, en créant de l’emploi… on est sur ce créneau et c’est bien les objectifs de nos politiques publiques. Donc effectivement, on va dans leur sens et celui des citoyens.

Comment ça se passe pour les gens qui voudraient s’investir ? Faire plus que simplement utiliser La Pive ?

Ils seront accueillis à bras ouverts et seront les bienvenus. Il y a les coordonnées des groupes locaux  sur le site Pive.fr. Pour le groupe de Besançon, rendez-vous au 31 rue Battant entre 9h30 et 17h30 et puis il y a l’adresse mail lapivebesac@gmail.com pour joindre le groupe local et pouvoir s’impliquer au niveau des réunions, des événements, du démarchage des professionnels etc…

Il y a aussi une réunion du groupe local par mois et des permanences le jeudi de 17h30 à 19h pour tenir le comptoir d’échange et permettre aux gens de venir nous rencontrer, de répondre à leurs questions.

Quelqu’un qui a encore des réticences à mettre en pratique La Pive peut tout de même soutenir le projet ?

Il faut vraiment se dire que ça n’engage en rien (bon, à 10€ d’adhésion), mais au-delà de ça, une fois l’adhésion validée, ça n’engage en rien de n’échanger ne serait-ce que 10 ou 20€ en pives et de se laisser le temps de voir au quotidien si l’on arrive à les dépenser, où et comment,  de voir si  les commerces fréquentés l’accepte. Il n’y a aucune obligation d’y revenir par la suite, ça peut être juste un coup d’essai pour se laisser convaincre en la voyant circuler, en voyant juste que l’on retrouve le macaron « pive » ou que des membres de la famille l’utilisent et que ça se passe plutôt bien.

Je pense que les choses se feront par l’exemple, par le bouche à oreille. Les commerçants comme les consommateurs, tout le monde fait partie de l’association donc tout le monde devient acteur de la Pive et de son développement, la MLC appartient à tout le monde et à personne, enfin à tous les adhérents de l’association.

©Studio Champ Libre

EN PRATIQUE :

Ou est-ce que quelqu’un peut aujourd’hui trouver des Pives ?

Sur le bassin de vie de Besançon il y a deux comptoirs d’échange : le premier au 31 rue Battant au local de la Pive, le deuxième dans une boutique qui s’appelle Inov’eo 17 rue des Granges et bientôt un troisième comptoir sera créé à la Créa’ruche à Valentin.

Comment en avoir ?

La loi qui encadre les monnaies locales pose le principe suivant : il faut être adhérant à l’association qui porte la monnaie pour pouvoir utiliser la monnaie. Donc pour pouvoir faire le change, il faut soit montrer sa carte d’adhérent soit prendre son adhésion pour un montant de 10€ par an à l’association. Ensuite on récupère une carte permettant de changer des euros en Pive. Une Pive = Un euro donc quand quelqu’un souhaite échanger des euros en pive il récupèrera des billets de 1, 2, 5, 10 ou 20 Pives.

Pas de plus grosses sommes ?

Pour le moment, la monnaie reste du type papier/billets mais il y a un projet au niveau de la Pive de dématérialiser la monnaie car pour certains professionnels il sera nécessaire de faire des transactions plus importantes avec la monnaie locale.

Qu’en est-il de l’échange de Pives en euros ?

L’utilisateur ne peut pas échanger des Pives en euros. Au niveau des professionnels conventionnés, il est possible de refaire l’échange dans la mesure où ils sont incités à développer au maximum leurs approvisionnements en local mais ça prend du temps et il y a toujours un moment ou le professionnel aura besoin de payer, par exemple, ses taxes en euros.

Quelques exemples de commerces à Besançon ?

Principalement des acteurs des domaines alimentaire, de la restauration, du soin à la personne, du divertissement, de la culture, des vêtements et des cadeaux, du  jardinage, du bricolage et même de la construction ! Un annuaire en ligne regroupe l’ensemble des professionnels de la Pive sur le secteur de Besançon.

©Champ Libre

Qu’en est-il de la sécurisation de la monnaie locale complémentaire ?

Les billets ont été créés par une agence de communication de Besançon avec une complexité avérée dans le dessin qui le rend difficilement imitable. Il y a plusieurs systèmes de sécurité que l’on trouve sur d’autres billets ainsi qu’une numérotation de ceux-ci qui les rend traçables, ce qui rend le billet difficilement copiable.

Combien de personnes utilisent La Pive à Besançon ?

Un peu plus de 200 et ça s’étoffe de jours en jours.

Comment payer une somme autre que 2,5 ou 10 Pives ?

Le principe d’une monnaie locale complémentaire, c’est que c’est un moyen de paiement complémentaire, comme le ticket restaurant. Ainsi chacun peut rendre la monnaie sur des Pives en Pive. Mais comme le plus petit billet est celui de 1 Pive, au niveau des centimes on est bien sur une monnaie complémentaire qui circule au côté de l’euro.

Donc si je dois payer à mon commerçant par exemple 1€90, enfin… 1 Pive 90, je vais donner 1 billet d’1 Pive et 90 centimes d’euros. Ou alors je vais donner au commerçant 2 Pives et à ce moment-là, comme avec le ticket restaurant, il ne me rendra pas la monnaie et je donne 90 centimes au commerçant.

Et si je me rends compte que je dois payer 15 Pives et que je n’en ai que 10 sur moi ?

Tu peux donner 10 pives et 5 € sans problème. On pourrait aussi imaginer faire 10 Pives et 5€ en carte bancaire ou autre…

Comment les gens, à part via les outils en ligne, peuvent savoir ou dépenser leurs pives ?

En regardant les vitrines des partenaires, il y a un macaron indiquant « ici nous acceptons les Pives » pour chaque partenaire conventionné.

Qu’est-ce qui se passe si La Pive arrête de fonctionner ?

Il se passe que grâce au fond de garantie existant pour toute Pive en circulation, il y a un euro qui est quelque part sur un compte et qui peut être récupéré.

Pour aller plus loin ou adhérer à la Pive, rendez-vous sur le site internet www.pive.fr