Retrouvez ici l’intégalité de l’interview d’Emmanuelle DUEZ parue dans PLUS Grand Besançon. La conférencière a fondé The Boson Project, un concept qui s’attaque aux transformations du monde du travail. Elle était donc toute indiquée pour aborder le travail du futur et le futur du travail lors des Journées Granvelle.

Vous avez fondé The Boson project, qui aborde la transformation des organisations par « le prisme des humanités », de quoi s’agit-il ?

Comme son nom l’indique, il s’agit d’un projet entrepreneurial plus qu’une entreprise. Nous considérons que l’entreprise est un laboratoire des transformations qui s’opèrent en réalité à une échelle beaucoup plus large. Nous avons deux métiers : d’une part conduire et penser la transformation de grande ampleur qui peut être culturelle, organisationnelle, et toucher au management et à la gouvernance. En substance le modèle social de l’entreprise, la fabrique à engagement. Et d’autre part, produire du contenu, organiser des conférences. Nous sommes un centre de recherche sur toutes les turbulences (économiques, sociologiques, numériques) qui peuvent affecter l’entreprise. Pour ce faire, nous agrégeons autour de nous un écosystème d’intellectuels, de philosophes, de biologistes, de neuroscientifiques qui à travers leurs grilles de lecture s’interrogent sur la dimension humaine de ces transformations.

Et puis The Boson Project c’est aussi une structure militante, avec des valeurs chevillées au corps. Elles sont au nombre de trois. D’abord laisser les femmes et les hommes qui constituent le capital humain de l’entreprise penser et conduire la transformation de l’entreprise. Ensuite, encourager effectivement cette transformation par « le prisme des humanités », en comprenant les mécanismes d’engament, de non engagement et de désengagement. En réhabilitant en entreprise des sciences qui n’ont plus droit de cité depuis longtemps comme la philosophie, la sociologie, la psychologie et l’anthropologie… Et enfin, être convaincu qu’avec l’objet social augmenté, la loi Pacte et d’autres facteurs, la révolution actuelle est bien celle de la remise en compte du sens même de l’entreprise, qui finalement interroge en profondeur son rôle et sa responsabilité dans la cité.

Au cœur de l’ère digitale, quel rôle peut-il être (re)donné au facteur humain au sein de l’entreprise ?

La révolution numérique est un fait, Michel Serre évoque à juste titre la troisième révolution anthropologique de l’humanité. L’entreprise en proie à cette mutation digitale, une fois réalisée l’adaptation des outils et des process, réalise que la troisième étape est un retour aux fondamentaux humains : comment donne-t-on du sens et de la reconnaissance, de quelle manière peut-on installer des organisations transparentes et porteuses de méritocratie ?  La transformation digitale est avant tout une mutation culturelle, de prises d’initiative, de liberté. La révolution digitale, ce n’est rien de moins qu’une nouvelle culture qui innerve l’entreprise dans sa globalité, et qui nous oblige à nous poser des questions qui sont tout, sauf technologiques.

En quoi, selon vous, le rapport à l’emploi a-t-il considérablement changé au travers du fameux « contrat psychologique » ?

Le rapport au travail a considérablement changé, parce que nous sommes là face à des populations qui évoluent dans un monde qui bouge à cent à l’heure, qui est également très précarisé. L’idée que l’entreprise puisse encore offrir une sécurité matérielle et psychologique sur le long terme en échange d’engagement, est un peu obsolète. Par conséquent, contre quoi troque t’on son engament si ce n’est plus de sécurité et d’employabilité ? Une promesse d’épanouissement ? La responsabilité de l’entreprise c’est de réunir les conditions nécessaires et suffisantes à cet épanouissement, ce qui est compliqué car la recette varie évidemment d’un individu à l’autre. Le rapport au travail s’est également profondément transformé en raison de la dislocation des carrières professionnelles. D’un moyen pour accéder à la stabilité et fonder une famille par exemple, le travail est devenu une fin en soi, qui doit faire résonance avec son set de valeurs. Cette promesse ne se fait plus sur un temps très long, mais aujourd’hui sur des tranches de vie, de 18 à 36 mois. L’exigence vis-à-vis du travail et de l’entreprise n’en est que plus forte. C’est très probablement là que se niche la plus grande incompréhension vis-à-vis de la génération millenium, à qui on a reproché à tort de ne pas avoir le gout de l’effort et de ne pas aimer l’entreprise. En réalité, elle est en recherche de quelque chose qui dépasse ce que l’entreprise pouvait jusqu’à présent lui donner, qui passe par un deal d’engagement(s) réaffirmé.

Justement, que vous inspire la défiance du monde de l’entreprise envers la génération Y ?

Je l’ai dit, voilà une génération, née après les années 80 et l’explosion internet, qui a fait couler beaucoup d’encre. La transformation du contrat psychologique qu’elle souhaite tisser  avec l’entreprise a généré une incompréhension de part et d’autre. Des jeunes qui venaient chercher dans l’entreprise ce qu’ils ne trouvaient pas, des employeurs qui ne comprenaient pas pourquoi ils rencontraient de telles difficultés à attirer et retenir cette nouvelle génération. J’y vois essentiellement une catalyse de l’époque, cette nouvelles génération n’est pas intrinsèquement différente de celles qui l’ont précédée. Elle a seulement cristallisé la nécessaire transformation de l’entreprise et de ces modes de fonctionnement traditionnels. On a voulu y voir une génération de cols blancs, « pourris gâtés », en cherchant à ignorer ce qu’elle pointait du doigt. En cela, elle interpelle l’entreprise dans ses fondamentaux, en réclamant de la confiance et de l’attention. Je pense que ce temps est dépassé, cette jeunesse incarne désormais un symptôme, un signal et un levier de transformation.

L’entreprise, en ce sens, est amenée à profondément se transformer et avec elle son modèle social…

Oui naturellement. La transformation digitale, la révolution écologique, l’obsolescence des modèles politiques, tout concourt à la mutation des entreprises qui sont au cœur de ces turbulences et qui se réinventent avec les femmes et les hommes qui les composent. Un capital humain dont les rapports au temps, à l’autre, à l’ambition ou encore à la réussite évoluent et avec eux, les organisations. Plus que l’innovation de rupture ou la plateformisation des sociétés, ce sont deux mondes qui s’affrontent. D’une part celui de l’entreprise traditionnelle, capitalistique et aride qui ne cherche qu’à générer de la croissance, et un autre monde d’autre part, qui met en lumière une entreprise qui en s’interrogeant sur sa raison d’être et ses responsabilités, réconcilie performance, humanisme et épanouissement,

Si vous deviez définir l’entreprise de demain en 3 adjectifs, quels seraient-ils ?

Subsidiaire,  affinitaire et engagée. Ce sont ces trois points sur lesquels j’aurai grand plaisir à zoomer lors des Journées Granvelle à Besançon.